jeudi 10 juillet 2014

Le passeur


Louis portait la vareuse rouge des passeurs.
A chaque fois qu’il la prenait dans ses bras, Jeanne avait l’impression que le monde leur appartenait, qu’elle allait toucher le ciel. Plus rien n’existait que ces deux mains qui la saisissaient par la taille et l’emportaient tout en haut. Plus haut encore que là où volaient les mouettes, au-delà des nuages.


Il avait les yeux couleurs de l’océan. De petites dents très blanches qui brillaient au soleil. Quelques poils bruns sur les doigts mais ce n’était pas grave.
C’était un été entre deux. Les parents de Jeanne déménageaient et sa grand-mère devait s’occuper de ses petits frères. Des jumeaux. Jeanne l’entendait bougonner, souvent.
- Qu’est-ce qu’ils remuent ces deux-là…
Elle était fatiguée.
- Mais ne reste pas là les bras ballants.
Alors elle disait à son mari :
- Emmène donc la petite à la pêche…
Sur la jetée, debout à côté de son grand-père, Jeanne attendait droite comme un i le moment où le zodiac gris du passeur accosterait enfin. Peu importait ensuite l’odeur du gasoil qui lui donnait mal au cœur.
- Allez ma princesse, on embarque…
Elle s’envolait au-dessus de son sourire.
Parfois, il l’attrapait au hasard, comme un colis mal ficelé.
- J’allais oublier le moustique...
Grand-père disait alors
- On dirait que la soirée n’a pas été bonne…
Et ils riaient tous les deux.


Une première fois, Jeanne était revenue traîner sans rien dire à personne. Le zodiac vide était amarré au bout de la jetée, Louis allongé sur les gros rochers. Elle l’avait observé pendant qu’il dormait.
- Tiens ma princesse… c’est ton grand-père qui t’envoie ?
Il s’était étiré. A plat comme ça, il paraissait encore plus grand.
L’habitude avait été prise. Elle s’évadait à l’heure de la sieste. S’asseyait sur le bord de la jetée, ses petites jambes dans le vide. Et regardait le passeur manœuvrer. Aller et venir d’un bateau à l’autre. Quand il était en panne de plaisancier, Louis s’installait à côté d’elle.
- A quoi elle rêve ma princesse ?
Elle ne savait pas quoi répondre. A quoi ça rêve une princesse ?
- Tu n’es pas bavarde…

Un jour où l’orage menaçait, à force de la voir tourner en rond dans la maison – les vacances étaient bientôt finies –, sa grand-mère lui avait donné une taloche
- Mais quelle mouche t’a donc piquée ?
Elle avait couru jusqu’à la jetée. La mer était grise comme les ardoises, paraissant presque noire à certains endroits. Les bateaux étaient tous au port. Elle avait vu le zodiac du passeur qui dansait tout seul, abandonné au bout de la jetée. Alors elle l’avait cherché.
Elle avait d’abord entendu le rire de la fille avant de la voir. Une grande brune en short blanc appuyée contre le mur derrière l’école de voile. Louis se tenait face à elle. La fille avait les yeux songeurs, la main lui caressait la cuisse.
Jeanne avait fixé les quelques poils bruns sur les doigts qui remontaient sur la jambe bronzée.
Ce n’est pas grave, avait-elle pensé. Mais la voix du passeur avait dit
- Alors à quoi elle rêve ma princesse…
Jeanne s’était mise à crier
- Non, non, non, non…
Le passeur s’était retourné, les yeux couleur de l’océan et les yeux dans le vague de la fille, ceux de la petite fille.
- Qui c’est celle-là ?
- Ça alors !…  c’est le moustique…
Jeanne avait détalé, juste le temps d’entendre
- Elle nous espionnait… Moi je crois bien qu’elle est jalouse…
- Eh le moustique, t’inquiète pas, rendez-vous dans 20 ans !
Et leurs rires, leurs rires. Comme des éclairs.
Après, juste après, l’orage avait éclaté.


Dès qu’elle le pouvait, Jeanne s’échappait à l’heure de la sieste. Le bébé dormait à poings fermés et une petite voisine le surveillait.
Ce jour-là elle avait poussé jusqu’à la jetée et s’était assise sur le bord du quai, les jambes dans le vide. Son compagnon venait d’entrer au port et du pont du bateau, il avait fait signe au passeur pour qu’elle le rejoigne à bord.
Elle avait attendu que le zodiac vienne la chercher. Il portait toujours la vareuse rouge des passeurs. Elle avait senti le regard s’attarder sur ses jambes, le short blanc. Des yeux couleur de l’océan.
- On se connaît, non ?
Comme il lui tendait la main pour l’aider à embarquer, elle aperçut quelques poils grisonnant sur le dessus des doigts mais ce n’était plus grave.

© Fabienne Boidot-Forget

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